Rémy-Charles Sirvent : L’école : « indivisible, laïque, démocratique et sociale » ?

, par Rémy-Charles Sirvent

La laïcité est ballotée entre une extrême-droite qui s’en sert pour exprimer son refus d’accepter la pleine citoyenneté d’une certaine catégorie de français, une extrême-gauche qui pense que le droit à la différence devrait accorder des droits différents, sans oublier la masse de ceux qui l’amoindrissent en expliquant que la laïcité est la tolérance (trop souvent réduite à l’acceptation, un rien dédaigneuse, de l’erreur de l’autre, qui conduit à supporter ce qu’on ne peut pas interdire), que la laïcité est le vivre-ensemble (le maître et l’esclave vivaient ensemble… ).

Pour aborder la laïcité à l’école, il faut d’abord définir un cap. L’école de la république devrait s’appuyer sur ce que porte la constitution de 1958, en commençant par l’article premier : « La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. »
Alors, si la France est une république indivisible, laïque, démocratique et sociale, l’école de la république devrait avoir ces attributs. C’est ce que nous allons voir.
Indivisible
L’école est divisée, puisque l’Etat finance deux écoles : l’école publique et l’école privée. C’est bien l’extrême droite qui, en novembre 1941, a décidé que l’Etat recommencerait à financer l’enseignement privé. Situation qui a perduré après la Libération, « grâce » à l’action de la hiérarchie catholique et du MRP, parti démocrate-chrétien de l’époque. Cette situation a été entérinée et encadrée par la loi Degré du 31 décembre 1959 et agravée par les lois Guermeur et Carle.
Demain, l’instruction obligatoire dès 3 ans va conduire au financement des classes maternelles privées. Or, cette séparation de la jeunesse se fait sur des critères religieux et sociaux. De 1985 à 2015, la part de CSP+ dans le privé est passée de 19% à 38%. Ceci a récemment fait dire à Jérôme Fourquet, dans une note pour la Fondation Jean Jaurès, que « les riches ont fait sécession de l’école commune ».
Le SE-Unsa reconnaît la liberté d’enseignement ; ce droit fondamental est un marqueur fort des démocraties libérales. Toutefois, rien n’oblige les états à mettre en œuvre son financement. Or, le calcul du montant global de ces financements n’a jamais été effectué.

Laïque

Qu’en est-il de l’application du principe de laïcité dans les écoles et établissements publics ? Que disent les enseignants de la laïcité ? Quelles sont les difficultés ? Les succès ?
Ce sera l’objet du colloque national du CNAL qui aura lieu le 13 juin à Paris, intitulé : « la laïcité et l’école : les enseignants ont la parole ».

  • 650 enseignants ont été interrogés par l’IFOP,
  • 999 questionnaires remplis par nos militants de terrain auprès des enseignants,
  • une série d’auditions d’universitaires, d’experts, d’acteurs de terrain.

Mais en attendant, regardons de plus près l’article de la loi de 1905, qui commence par ces mots : « La république assure la liberté de conscience »
L’essence de notre engagement laïque est là : assurer la liberté de conscience des enfants en leur permettant de se retrouver, par-delà l’opinion de leurs parents, des directeurs autoproclamés de consciences, dans un lieu où ils pourront faire l’expérience de la fraternité malgré leurs différences, et partager une culture universelle.

Alors comment fait-on pour faire en sorte que des enfants, produits de leur milieu, puissent accéder à la haute et complexe notion de liberté de conscience ?

A l’école, le principe de laïcité vise l’émancipation en éveillant et stimulant les consciences en construction  ; l’école laïque va au-delà de la transmission de savoirs instrumentaux. Pour protéger les consciences des enfants, un cadre neutre a été pensé et inscrit dans loi.

Le CNAL insiste sur la nécessaire conjugaison de l’émancipation avec la neutralité. Ces éléments sont indissociables : émanciper sans neutralité réduit l’égalité, neutraliser sans émanciper réduit la liberté.

Aujourd’hui , une accumulation de connaissances, même issues de la raison, est en partie inopérante face aux sollicitations, pressions, injonctions que subissent les enfants  : le prêt à penser, la normalisation, les complotistes, sans oublier les féodalités spirituelles.

Qu’est-ce qu’une école qui émancipe ? Quels sont les dispositifs, les apprentissages susceptibles d’accoucher de soi-même dans le cadre de la scolarité obligatoire ? L’école doit être démocratique.

Démocratique

La première réponse est qu’une école démocratique est nécessairement une école pour tous. Comme l’a récemment dit François Dubet, « le problème majeur de la France, ce n’est pas de donner plus de places aux élèves méritants dans les filières sélectives, c’est de s’occuper des autres »

L’école pour tous, reste à inventer, de manière à remplacer l’école pour quelques-uns d’aujourd’hui. En d’autres termes, le miel républicain doit être accessible à toute la cordée, pas qu’aux premiers…
Car, dans un monde incertain, dans une France ou la peur de l’avenir revient dans les enquêtes d’opinion, la place de la réussite éducative est très élevée. C’est précieux. On n’est pas sûr d’avoir une situation avec un diplôme, mais sans diplôme, on est sûr du pire. Ainsi, on peut repérer des réflexes similaires de conservation et de fructification du capital financier et éducatif.

Comme toute forme de valeur, l’éducation souffre de l’égoïsme des possédants, pour qui les initiatives destinées à agrandir l’accès aux savoirs et a la réussite, seront nommées « nivellement par le bas ». Ici, aussi, la décitoyenneté est à l’œuvre.

C’est pourquoi, il faut pointer ceux qui vantent une école de la conservation du capital éducatif, que l’on trouve chez les partisans de l’élitisme républicain, mais qui est en réalité du suprémacisme social.

Le suprémacisme diffère de l’élitisme : il est possible de trouver une justification à l’élite, mais le suprémacisme est injustifiable.

Un système suprémaciste est organisé de manière à avantager telle catégorie de population de manière légale ou factuelle, en favorisant la réussite de ceux pour qui être bien-nés, sera décisif.

Si un système éducatif suprémaciste existait, il s’attaquerait peu aux inégalités liées à l’origine des élèves, les budgets seraient très généreux pour les filières à forte sélection où la mixité sociale est faible, il compresserait le temps d’apprentissage des enfants, pénalisant ainsi les plus lents, rendrait possible des filières de sélection précoce, il placerait sur la même ligne de départ les lièvres et les tortues sans vraiment différencier les apprentissages, et nommerait « égalitarisme » les mesures destinées à changer tout cela.

Ce système éducatif suprémaciste existe-il ? A vous de juger.

Si un tel système eut existé en France, ses défenseurs auraient composé l’éternelle agglomération des conservateurs de tout bord, et des gagnants à la loterie des biens-nés, qui se sont opposés à Jean-Zay, au plan Langevin-Wallon, au projet d’école fondamentale du SNI, du projet Louis-Legrand en 1982 et plus récemment à la réforme des rythmes scolaires (qui voulait décompresser le temps d’apprentissage) et à la réforme du collège (qui voulait faire dialoguer les disciplines et abolir les filières sélectives).

Sociale

Une école plus sociale doit défendre et promouvoir les approches bienveillantes, coopératives et démocratiques. Favoriser les pédagogies qui placent l’enfant en situation d’interroger le réel, d’être un apprenti de l’intérêt général, pour être plus tard un acteur dans l’intérêt général ; le préambule du plan Langevin Wallon disait la chose suivante : « Chaque citoyen, en régime démocratique, est placé dans la vie professionnelle, en face d’une double responsabilité : responsabilité du dirigeant, responsabilité de l’exécutant. Il sera donc nécessaire que les activités scolaires s’organisent de telle sorte que tous aient alternativement des responsabilités de direction et d’exécution. Il importe en effet d’éviter de cultiver en certains l’absolutisme du chef prédestiné et en d’autres l’habitude paresseuse d’une aveugle soumission. »

C’est pourquoi il faut marteler que la pédagogie, c’est la République à l’école, l’éducation populaire c’est la République après l’école et la co-éducation, c’est la République dans les foyers.

Face à cela, un populisme nouveau a été défini par Xavier Pons, le populisme éducatif : « En France, sur certains sujets et dans certaines circonstances, peut se développer un populisme éducatif, que nous définissons de manière générale comme une situation politique dans laquelle les gouvernants proposent un programme d’action publique flattant les attentes perçues de la population sans tenir compte des propositions, des arguments et des connaissances produits dans le cours de l’action publique par les corps intermédiaires ou les spécialistes du sujet. »
Ainsi, le "bon sens" entre en opposition aux paroles d’experts, mais le soi- disant pragmatisme éducatif est en réalité le faux nez des idéologues les plus rétrogrades. Comme disait le grand Lénine, « l’art de la politique consiste à faire remonter de la base, des décisions prises préalablement au sommet ».

Parce que pour le CNAL, l’éducation est la source de tout, coopérer à l’école, ce n’est pas diluer l’autorité dans un système où les enfants auraient autant de pouvoir que l’adulte. Coopérer à l’école, c’est donner le goût et le sens de la citoyenneté et de la responsabilité aux filles et aux garçons de nos écoles  : choisir et mener des projets, soutenir les lents, soutenir les élans, valoriser les acquis, interroger le réel, et veiller à ce qu’on ne remplace pas des savoirs douteux non discutables, par des savoirs avérés non discutables : autrement, quelle place est donnée au développement de l’esprit critique ?

Qu’est-ce que tu en penses ? Voilà une question d’apparence toute simple. Pourtant, depuis quand ne vous a-t-on pas demandé un vrai « Qu’est-ce que tu en penses ? » sans la phrase préparée à l’avance qui viendrait juste après la réponse et qui prouverait que ce n’était pas un vrai « Qu’est-ce que tu en penses ? »
Ainsi, cette question ne nous est pas posée tous les jours ; pour certains enfants, elle n’est jamais posée…

Le questionnement de sa conscience participe de l’affermissement de la Laïcité car avant de prétendre à la liberté de conscience, ces consciences doivent être éveillées et mises en mouvement, et dégager des espaces à cette fin. Voilà l’exigence pour l’école de la République.

À rebours des discours convenus sur les "fondamentaux", nous pouvons affirmer que ce qui est fondamental à l’Ecole, c’est apprendre à agir librement, choisir librement et penser librement. Lire, écrire et compter sont des instruments indispensables pour y arriver. Ainsi la confusion entre la fin et les moyens est importante ; l’école de la république est certes utile, mais en forgeant l’esprit de demain, elle est un levier d’amélioration humaine qui, sans nier ses contigences utilitaires, les dépasse. Et comme disait Mgr Myriel dans Les Misérables, « le beau est aussi utile que l’utile ; plus peut-être ».

Pour finir, il faut inlassablement et sereinement suivre notre voie, et convaincre du bien-fondé de notre démarche. Car personne n’aura besoin de nous et des valeurs que nous portons pour agiter les peurs et séparer les gens. Mais on aura besoin de nous pour les réunir.

Rémy-Charles Sirvent,
Secrétaire national du SE UNSA au secteur laïcité, école et société.


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