Décryptage / Presse médias

La laïcité élastique du journal Le Monde des Religions Page 2/2 ALAIN AZOUVI

, par Alain Azouvi

Madame Delsol a le droit de se définir, moralement et politiquement, comme elle l’entend. Compte tenu de ses titres et fonctions, compte tenu aussi du lieu où elle s’exprime, on aurait pu penser, et souhaiter, qu’elle développe un argumentaire fondé en raison, qui aurait pu servir à la réflexion collective.Il n’en est rien. Dévorée par la passion religieuse, Simon de Montfort de notre temps, elle ne raisonne pas, elle diabolise, elle excommunie, elle torture les mots pour leur faire dire ce qu’ils ne disent pas. L’opinion contre le savoir.

En regard, Jean Baubérot apparaît constructif, soit lorsqu’il affirme que « la finalité de la laïcité est la liberté de conscience », soit qu’il constate que « nous n’affrontons pas la difficulté actuelle qui est l’élargissement de l’identité française », que « tout pays porte une historicité qui contient des aspects désagréables. La population française comprend aujourd’hui des gens qui se situaient à ses marges pendant la période coloniale. Il faut que leur historie fasse partie intégrante de l’histoire de la France. Sinon, on échoue à rassembler tous les Français. »


Comme dit plus haut (note 1 de la première page), ce dossier du Monde des religions se complète par plusieurs témoignages et interventions. On y relève en particulier :

  • un entretien avec Pierre Bréchon qui constate qu’au fil du temps, « quels que soient les critères retenus, les enquêtes prouvent que l’incroyance progresse » et que celle-ci « se définit surtout … par une catégorie plus molle : l’indifférence religieuse … indifférence tranquille », dont « le développement ne s’accompagne pas d’une opposition aux religions. »
  • des chiffres sur les conversions, fournis par Alice Papin qui les considère elle-même comme approximatifs compte tenu de l’encadrement strict, en France, des enquêtes statistiques sur ce domaine : entre 50 000 et 100 000 convertis à l’islam ; entre 100 000 et 250 000 convertis au bouddhisme ; chez les évangéliques, selon le vice-président de ce mouvement, « chaque année, une quarantaine d’églises d’environ 200 fidèles se forment » ; en 2015, plus de 3 500 adultes ont reçu, selon l’Eglise, les sacrements catholiques de l’initiation ; quant au judaïsme, très rigoureux sur les requêtes de conversion, le chiffre dont on dispose remonte à 2007 : 200 demandes ont été acceptées sur 1 500 formulées.
  • enfin, en ouverture, la présentation d’une partie des derniers résultats de l’enquête Sociovision, un observatoire qui mène, depuis 1975, un travail de fond en interrogeant chaque année en face à face un échantillon représentatif de 2 000 personnes âgées de 15 à 74 ans, sur tous les aspects de leur vie, de la famille aux convictions, en passant par la consommation.
    Les résultats de 2015 sont dans le droit fil des tendances longues :
    * les Français sont moins croyants (14 % en 1994, 12 % en 2015), moins pratiquants (respectivement 45 % et 33 %), et la part des a-religieux a crû : 32 % en 1994, 43 % vingt ans après.

* les catholiques sont plus âgés (44 % ont 50 ans et plus, 18 % ont moins de 30 ans), les musulmans sont plus jeunes : respectivement 11 % et 41 %.

* les tragédies de 2015 n’ont que peu entamé les consensus antérieurs : de 2014 à 2015, il y a toujours 76 % des Français (contre 22 %) qui jugent que les pratiques religieuses doivent rester du domaine privé, et à peine plus d’un sur cinq (21 % ; 23 % en 2014) qui « trouverait complètement normal qu’on suive d’abord les règles de sa religion avant les règles de la société dans laquelle on vit. »

* cette stabilité d’une année sur l’autre est à lire aussi selon qu’elle concerne les croyants catholiques ou musulmans : les premiers plébiscitent la discrétion à 83 %, les seconds à 47 % ; quant au suivi prioritaire des règles de sa religion, il est considéré comme normal par 56 % des musulmans (pas de données pour les catholiques).

Dont acte. Toute information est utile à la connaissance, qui donne à l’instant t une image de la société. Mais cette information, il faut y insister, ne dit rien quant à la légitimité des valeurs et fondements philosophiques de celle-ci. Quand bien même les enquêtes auraient relevé une hausse des croyances et de la pratique religieuses, cela n’aurait aucune incidence sur le socle de notre vie commune, soit « l’Etat chez lui, et l’Eglise chez elle ». N’y aurait-il en France qu’un seul croyant, ou qu’un seul incroyant, que le respect de sa liberté de conscience par la séparation des Eglises et de l’Etat devrait tout de même s’imposer. La liberté de conscience, celle que permet la laïcité française, n’est pas une question de chiffres : Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu …

Alain Azouvi
Membre du bureau EGALE

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