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La laïcité élastique du journal Le Monde des Religions Page 1/2 ALAIN AZOUVI

, par Alain Azouvi

On est en droit de se demander si Le Monde des religions, l’un des titres du Groupe Le Monde, ne capitalise pas sur un titre prestigieux, legs d’un fondateur mythique, pour faire passer en contrebande des dossiers délibérément biaisés.

C’est en tout cas l’impression qui ressort de la lecture du dernier en date, « Religions et Laïcité », paru dans la livraison de mai-juin, et qui a tout du pâté d’alouette : en regard de textes factuels (sur la progression de l’incroyance ; sur les conversions) visant à donner l’illusion que des points de vue contradictoires se sont exprimés, s’affirme une ligne générale délibérément orientée (textes de Virginie Larousse et Eric Vinson ; entretien avec Chantal Delsol et Jean Baubérot) au point qu’on en vient à se demander, tant abondent erreurs et contre-vérités, si les intervenants, aussi recommandables que soient leurs titres et fonctions, savent vraiment de quoi ils parlent, s’ils ne mettent pas leurs passions avant la réflexion.


Dans un entretien récent avec Aude Lancelin (L’Obs du 28 avril), Elisabeth Roudinesco impute à la ‘nouvelle philosophie’ « l’effondrement de la pensée complexe » et la prévalence désormais de l’opinion contre le savoir. Elle voit juste ; en matière de laïcité notamment, son constat se vérifie à tous les niveaux. Un exemple entre cent : rendant compte de La laïcité pour les nuls de Nicolas Cadène (Libération du 10 mai), le journaliste Franz Durupt écrit sans malice que « deux conceptions nourrissent le grand débat qui agite les gauches laïques : celle selon laquelle la laïcité est une arme d’émancipation contre l’emprise des religions et doit donc être employée pour les contrôler ou les éradiquer (sic), et celle selon laquelle la laïcité doit permettre la cohabitation de toutes les religions, en laissant à chacune le droit d’exister dans l’espace public. » L’opinion contre le savoir.

Plus grave, on le vérifie aussi à la lecture du dossier « Religions et Laïcité », paru dans Le Monde des religions de mai-juin 2016, qui offre en une trentaine de pages un concentré d’approximations, quand ce ne sont pas des contre-vérités 1. Il va de soi que tous les contributeurs ne sont pas à loger à la même enseigne, mais la ligne générale du dossier est bien celle-là, sommaire, expéditive, faite d’a priori et de confusionnisme intellectuel.

Passe encore que l’éditorial de Virginie Larousse fasse dans l’humour (« Querelles de clocher », c’est le titre). C’est qu’elle n’a pas encore bien pris conscience que, rien qu’en Europe, depuis 2005, plusieurs centaines de personnes ont été massacrées pour avoir simplement vécues selon les normes et critères de leur clocher précisément, c’est-à-dire de liberté individuelle, inoffensive à quiconque, héritée de luttes séculaires contre l’emprise ecclésiastique.

Mais comment comprendre qu’Eric Vison (article Orgueil et préjugés), docteur en science politique, enseignant le fait religieux et laïque à l’Ecole de journalisme de Sciences Po, dont l’association Enquête a été agréée par l’Education Nationale, puis distinguée par une mention spéciale lors de la remise du premier prix de la laïcité de la République française le 9 décembre dernier, relativise la filiation communément admise entre les Lumières et la laïcité française, sous l’argument que « les Lumières sont loin d’être antireligieuses » ?

Le contresens avec les grands principes de « notre laïcité publique » est si complet qu’on est amené à se demander si M. Vinson sait vraiment de quoi il parle, s’il a vraiment lu la loi du 9 décembre 1905, ne serait-ce que la première phrase de l’article [1]
. D’ailleurs, il ne sait pas non plus que Séparation des Eglises et de l’Etat ne signifie pas, et n’a jamais signifié, ignorance et encore moins brimades des religions. Oui, en effet, comme il l’écrit, « la ‘séparation’ ne veut pas dire ‘cloisonnement’ » ; tout laïque le sait et l’on s’étonne qu’il y insiste tant c’est un fait d’évidence. L’opinion contre le savoir.

… A moins qu’il n’ait en tête les régimes, qui se disaient laïques, des pays qui se disaient du socialisme réellement existant, où en effet la répression des religions était de mise. Hypothèse outrancière ? En tout cas, elle résonne avec l’hommage appuyé qu’il rend à « l’éminent expert » Jean Baubérot, ainsi qu’à la conception de la laïcité de celui-ci, fort élastique puisque, dans son dernier ouvrage, il n’en dénombre pas moins de sept types. Autant dire la laïcité-auberge espagnole, où chacun apporte son manger.
On voit bien, dans cette filiation, comment M. Vinson, prenant la forme pour le fond, peut être amené à considérer que la laïcité-1905 est un leurre en quelque sorte, qu’elle est battue en brèche, donc remise en cause y compris dans ses fondements, tant par les legs historiques.

(l’Alsace-Moselle au premier chef) que par ceux qui prônent l’abolition des religions (îl en existe). Puisque tout est dans tout, autant faire dire à la laïcité des pères fondateurs ce qu’elle ne dit pas. Et tant pis si, au final, on nage en pleine contradiction ; tant pis si, d’un côté (article Heureux comme Dieu en France ? toujours d’Eric Vinson), les références de l’auteur sont résolument unilatérales  [2], de l’autre qu’il puisse conclure du même souffle : « Notre pays n’est-il pas maintenant celui qui, en Europe, compte le plus de juifs, de musulmans, de bouddhistes, de ‘sans religion’ et d’athées ? La preuve du succès, au final, de son étrange laïcité ? » Comprenne qui pourra.
Comment admettre, aussi, que Chantal Delsol, philosophe, membre de l’Académie des Sciences morales et politiques, affirme tranquillement que « la laïcité constitue un parti pris d’athéisme », et qu’« il existe en France une haine de la religion » ? Drôle de haine, soit dit en passant, dans un pays où 20 % du budget de l’Education Nationale va à l’enseignement privé, catholique à plus de 90 % !

A ce niveau de condamnation péremptoire et sans appel, de deux choses l’une : soit Madame Delsol n’a pas elle non plus pris la peine de s’informer sur le contenu de la loi de 1905 [3], soit, tout bêtement, son agenda n’est pas laïque-républicain. Elle aspire au rétablissement de l’Eglise dans son rôle séculaire de guide des consciences et de défenseur de valeurs -qu’elle mélange d’ailleurs opportunément : « nous avons démoli le patriotisme et la religion par la dérision. » A l’entendre, donc, patriotisme et religions seraient, sans changement depuis le 15ème siècle, consubstantiels l’un à l’autre. Il ne lui vient apparemment pas à l’idée qu’on puisse être à la fois excellent patriote et excellent athée.

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Notes

[1Sept articles : Enquête sur les Français et les (in)croyances ; La laïcité à la française : orgueil et préjugés ; Paradoxes laïcs (sic) : heureux comme Dieu en France ? ; « Les Français indifférents aux religions sont plus nombreux que les athées », entretien avec Pierre Bréchon ; Conversions religieuses. Paroles de convertis ; Religion, laïcité et identité française : débat avec Chantal Delsol et Jean Baubérot ; Regard philosophique : André Comte-Sponville. Quatre « Encadrés » (on dit Focus aujourd’hui).

[2Samuel Grzybowski : sur 40 pays visités, « la France est le seul à considérer - de fait - l’athéisme comme la norme. » Stéphanie Hennette-Vauchez et Vincent Valentin : « la présence de la religion est désormais jugée insupportable » (Libération du 28 novembre 2014) Pierre Tévanian : « aujourd’hui l’athéisme et le combat antireligieux peuvent être considérés comme l’opium du peuple de gauche. »
Quant à Raphaël Liogier, il s’élève contre la distinction couramment faite entre les ‘bonnes religions’, parmi lesquelles « le bouddhisme dont l’image publique est si positive qu’on nie sa nature religieuse », et les ‘mauvaises religions’ que « sont les ‘sectes’, pour employer ce terme péjoratif et indéfinissable ; et bien sûr l’islam – sa version ‘modérée’ étant la seule tolérée, bien que toujours suspectée de possible ‘radicalisation’ ».

[3On se permettra de lui suggérer la lecture de Scruter la loi de 1905, du regretté Emile Poulat.


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