IRLANDE : le blasphème n’existe plus

, par Didier Vanhoutte

Suite à trois référendums :
* Validation du mariage homosexuel (mai 2015)
* Suppression de l’interdiction d’avortement (mai 2018)
Dépénalisation du blasphème et suppression du mot dans la Constitution (octobre 2018)

Le délit de blasphème, c’est-à-dire l’interdiction légale d’exprimer librement ce qu’inspirent de négatif idéologies et croyances, demeure encore une menace au XXIe siècle. Dans certaines parties du monde, critiquer ouvertement la religion dominante peut encore conduire à la peine capitale. Mais même en Europe, qui se veut le berceau de la démocratie, l’éradication du concept de blasphème ne va pas toujours de soi.
N’est-ce pas une perspective majeure pour les laïques de soutenir partout ceux qui œuvrent à la disparition universelle de cette menace ?

Condamnation d’une Viennoise par la Cour Européenne des Droits Humains.

Revenons à l’Europe, où les choses ne sont pas toujours évidentes. Ainsi, le 25 octobre dernier, la CEDH (Cour Européenne des Droits Humains) a confirmé la condamnation d’une Viennoise à une amende de 480 € par la justice autrichienne en 2011.
De quoi était-elle accusée ? D’avoir insulté le prophète Mohammed en considérant publiquement que son mariage avec la toute jeune Aïcha était un acte pédophile. Elle déclarait alors que « les groupes religieux devaient tolérer les critiques même lorsque celles-ci étaient sévères ».
La CEDH justifie, elle, sa décision en précisant qu’elle a « soigneusement mis en balance le droit de celle-ci [la requérante] à la liberté d’expression et le droit des autres personnes à voir protéger leurs convictions religieuses », et que l’objectif était de préserver la paix religieuse en Autriche. » L’atteinte au prophète ne pouvait donc s’inscrire dans la liberté d’expression.

Alsace...
Il est à noter que la situation alsacienne, en France donc, a suivi une évolution opposée. Dans le cadre de la situation concordataire de la province, il était en effet stipulé à l’article 166 du code pénal local : « Celui qui aura causé un scandale en blasphémant publiquement contre Dieu par des propos outrageants, ou aura publiquement outragé un des cultes chrétiens ou une communauté religieuse établie sur le territoire […] sera puni d’un emprisonnement de trois ans au plus ».
Cet article a été totalement abrogé le 27 janvier 2017, tandis que l’article 167 sur les entraves au libre exercice des cultes était remplacé par deux articles (art. 31 et 32) d’une loi nationale française.

Portons nos regards une fois de plus vers l’extérieur, vers l’Irlande.

En ce 28 octobre 2018, l’actualité internationale est très lourde. Est-ce ce qui a poussé l’essentiel de la presse nationale française, tous organes confondus, à se désintéresser de ce qui s’est passé en République d’Irlande le vendredi 26 de ce même mois ?
Pourtant, même si la participation a été modeste, ce fut un grand jour : Michael D. Higgins a été reconduit dans ses fonctions de président de la République pour sept ans (la 2e fois seulement depuis Eamon de Valera en 1966).
Et surtout, par ailleurs, 64,85% des Irlandais se sont prononcés non seulement pour la dépénalisation du blasphème, mais même pour l’éradication du mot de la constitution !

Lorsque l’Irlande a intégré la Communauté Economique Européenne en 1972, elle était encore considérée comme une « chasse gardée » de l’institution catholique.
Les révélations successives d’innombrables scandales allaient, au fil des années, mettre à mal ce « tutorat » catholique, en même temps que la société irlandaise se modernisait.

Les catholiques irlandais sont, pour beaucoup d’entre eux, très critiques à l’égard de la hiérarchie catholique.

En 2015 un référendum validait le 34e amendement à la constitution autorisant le mariage homosexuel.
Le 25 mai 2018, le 36e amendement à la constitution était aussi adopté par référendum, avec plus de 66 % des voix en sa faveur : il supprimait de la constitution l’interdiction de l’avortement et laissait au parlement la possibilité de le légaliser ou non par une loi ordinaire.
Dès le 29 mai, le gouvernement irlandais se mettait au travail sur ce chapitre, et, le 18 septembre, une loi constitutionnelle autorisant l’avortement était promulguée en Irlande.

Et maintenant, le blasphème… On peut se demander comment il se fait que ce référendum ait été organisé après les deux autres.
L’autorisation du mariage homosexuel et de l’avortement bouleversait le quotidien de la vie de la cité ; la disparition du concept même de blasphème du vocabulaire citoyen ne concerne que les principes – et le droit à une parole libérée. Mais cette libération de la parole par rapport au religieux brisait sans doute le lien congénital de la République d’Irlande avec l’Eglise catholique romaine.
Si en 1766, soit 33 ans avant la Révolution française, le chevalier de la Barre a été torturé et exécuté pour des motifs futiles, c’est sans doute parce qu’il annonçait qu’on allait bientôt changer de monde.
Le catholicisme allait effectivement, au fil de soubresauts d’un peu plus d’un siècle, se trouver définitivement écarté en France des cercles du pouvoir.

Le 26 octobre 2018 restera certainement une date marquante de l’histoire irlandaise car elle annonce que l’institution catholique a définitivement perdu la main.

Les catholiques irlandais sont, pour beaucoup d’entre eux, très critiques à l’égard de la hiérarchie catholique, et ils sont, comme leurs homologues français, devenus des citoyens libres de leurs décisions, puisque la séparation laïque n’indique en rien une norme idéologique, mais rend aux individus la responsabilité de leurs choix et de leurs engagements.

Didier Vanhoutte

Voir en ligne : https://www.lemonde.fr/europe/artic...

Deux articles fournis par la presse irlandaise (RTE : Radio-Télévision Irlandaise) :

Higgins re-elected for seven more years as President
Ireland votes to remove blasphemy from Constitution

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