Décryptage:  Les raisons de la colère .

Zone de Texte: 		La rubrique Décryptages se propose d’analyser la presse écrite et audiovisuelle au regard du principe de Laïcité-séparation qui, depuis 1905, est notre règle commune. 
Ma démarche est née d’un constat que chacun peut faire : les médias nationaux à l’inverse des régionaux ignorent très souvent la notion de Laïcité, au sens historique du terme, ou bien ils la déforment, voire la travestissent pour des raisons idéologiques. En retard sur l’évolution de l’opinion publique, ils lui préfèrent généralement une conception tantôt concordataire, tantôt communautariste de la place de la religion dans notre société. Une lecture attentive des articles le montre.
Négligence ? Inattention ? Ou censure ? Un peu de tout cela sans doute, suivant les journaux et le moment. 
D’aucuns diront que j’exagère, que je fais de la polémique. Même pas. Une anecdote récente le confirme : comme je m’inquiétais auprès d’un journaliste de la presse écrite de l’absence de recension de mon dernier livre, La laïcité, défi du XXIe siècle, et du silence fait sur le lancement de la collection « Débats laïques », je m’entendis répondre, textuellement : « Nos lecteurs ne pourraient accepter certains passages de votre livre. » Et comme je m’étonnais, il me fut précisé qu’il s’agissait de la comparaison (pourtant fort nuancée et argumentée) que j’avais faite entre la violence verbale de la Manif pour tous, ainsi appelée par antiphrase, et les assassinats commis par Mohamed Merah, à Toulouse, au nom d’une conception dévoyée de l’islam1. Il n’a pas ajouté, mais je l’ai deviné, que son public ne pouvait accepter ma critique du soutien ostensible de l’épiscopat2 à ces cortèges homophobes et aux relents antisémites.
J’ai compris ce jour-là que l’on ne pouvait pas tout dire, tout écrire, et qu’il existait des sujets sur lesquels le politiquement correct imposait de faire silence, du moins dans un organe de presse. Cet incident, qui m’a laissé un goût amer, m’a conduit à regarder de plus près les articles consacrés à la religion et à la Laïcité. 
J’ai vu ainsi se dessiner les profils éditoriaux qui inspirent nos journaux, et qui, bien évidemment, restent implicites.
Prenons quelques exemples : Le Monde se souvient de ses origines démocrates-chrétiennes ; il est discrètement « vaticanesque », avec quelque nostalgie pour l’époque du Concile de Vatican II, et une prise de distance plus ou moins nette, suivant les circonstances, avec les formes d’intégrisme catholique. En termes de laïcité, sa référence, c’est Jean Baubérot et la thèse du « Retour du religieux dans la sphère publique »3. Il demeure étranger par nature à la grande tradition laïque, issue du Siècle des Lumières, de Jules Ferry et de la loi de Séparation. À peine, Henri Pena Ruiz est-il cité, parfois Caroline Fourest : une misère, si l’on compare à leur audience. Quant à la floraison de livres qui, courageusement, plaident pour une approche laïque de l’islam je pense aux écrits d’Abdelwahab Meddeb, d’Abdennour Bidar, de Rachid Benzine, de Malek Chebel, de Mahmoud Hussein, entre autres, ils sont loin de tenir dans les colonnes du Monde la place qu’ils méritent. 
A fortiori, il ne faut pas demander au « grand journal d’opinion » de se faire l’écho de ce renouvellement de la pensée laïque, auquel concourent les ouvrages de Jean Glavany, Martine Cerf et Marc Horwitz, Patrick Kessel, Jean-Paul Scot, Guy Georges et Alain Azouvi, Eddy Khaldy, Alain Simon et Jean-Michel Reynaud, Guy Coq, Jean-Marc Schiappa, ou bien les publications de Michel Seelig, Alfred Wahl, Jean-Marie Gillig, qui exposent les conséquences néfastes du régime dérogatoire des cultes en Alsace et en Moselle.
Bref, la liste des ouvrages récents et de qualité sur la laïcité est longue, et j’en oublie forcément ; qu’on me pardonne. Pour tous ces essais qui réaffirment, avec des tonalités différentes, la pérennité de la loi de 1905, la porte du Monde est fermée, y compris celle de son supplément hebdomadaire consacré aux Livres. J’en sais quelque chose depuis vingt ans que j’écris sur ce thème (trois ouvrages en nom propre et la participation à quelques autres, sans oublier les numéros spéciaux de revues)4 . Une même règle s’applique : un silence systématique sur toute une famille de pensée, pourtant à la fois rigoureuse et diverse, dont il faut taire l’effort de recherche sur un sujet redevenu brûlant. L’Eglise catholique pourrait en prendre ombrage. Et le peuple risquerait de se saisir de ces « brûlots » et de déranger ces petits accommodements entre « amis » de la classe dirigeante.
Le quotidien Libération, lui, pendant longtemps, a été plus ouvert, plus accueillant. C’était à l’époque où Laurent Joffrin imprimait sa marque à la ligne éditoriale. Depuis la rédaction a fait volte-face. Elle a choisi sa cible : Libération est devenu l’organe des Bobos et il oscille entre une vision communautariste de la société, au profit de l’islam, et une critique systématique des positions laïques, toujours présentées comme sectaires et antireligieuses. J’en donnerai un bel échantillon ci-dessous. D’autre part, pour complaire à l’extrême gauche, ce journal excelle dans la version « compassionnelle » de l’islam qui, au nom des méfaits bien réels du colonialisme et des inégalités sociales actuelles, fait silence sur les atteintes à l’égalité des droits des femmes engendrées par une conception fondamentaliste de cette religion. Au final, ce quotidien est une arme redoutable contre la Laïcité-séparation ; il le paie d’ailleurs par une perte continue d’audience.
Quant au Figaro, il connaît un double tropisme : il se fait bruyamment le relais de toutes les prises de position de la droite en faveur des « racines chrétiennes » de la France, selon une position ancienne et une proximité jamais démentie avec l’appareil catholique ; d’autre part, ses colonnes abritent régulièrement des charges contre l’islam, qui serait, par nature, incompatible avec nos lois républicaines. Rendons-lui cette justice : il ne pactise pas avec l’instrumentalisation de la Laïcité que pratique Marine Le Pen. C’est déjà considérable. 
Seul, parmi les quotidiens généralistes, Le Parisien, se borne à présenter les faits et les idées touchant la religion et la sécularisation sans a priori. Mais, bien sûr, il ne cherche pas entrer dans le fond du sujet, ce n’est pas sa vocation. Reste La Croix. Là, au moins, ai-je envie de dire, le choix éditorial est annoncé depuis plus d’un siècle5 ; et les articles sont généralement de qualité. Je ne manque jamais de consulter ce quotidien, quand je veux m’informer sur une question concernant la religion. Oui, mais voilà, c’est un journaliste de La Croix, qui m’a fait la réponse rapportée plus haut…
Il faudrait bien sûr passer en revue les hebdomadaires. Nous y retrouverions les mêmes caractéristiques. Seul se distingue Marianne, qui ouvre largement ses colonnes aux arguments de ceux qui défendent une Laïcité-séparation en prise avec les problématiques actuelles. Et de fait le magazine se tient d’ordinaire aussi éloigné du syndrome compassionnel que du prurit concordataire.
Il me faudrait, enfin, entreprendre le même inventaire à propos des médias de l’audiovisuel. Mais à quoi bon ? Excepté France Inter et France Culture, sans doute aussi France Info, les journalistes de la radio et, plus encore ceux de la télé, ne s’intéressent à la Laïcité que dans la mesure où elle est capable de « faire spectacle ». 
Elle est pour eux prétexte à des petites phrases assassines, à des attaques personnelles, à des affrontements violents, ou elle n’est pas... Ils ont leurs invités, toujours les mêmes, ceux dont ils savent qu’ils feront le « buzz ». A ce jeu-là est imbattable la porte-parole du Parti des Indigènes de la République, pour qui la Laïcité serait l’instrument d’un « racisme blanc » et pour qui tout citoyen de confession juive est suspect par principe … Et Arte, me dira-ton ? C’est une chaîne qui cultive le débat de fond, qui ne craint pas l’échange d’arguments, et qui devrait donc fournir un cadre de qualité à une réflexion sur laïcité. 
C’est exact, sauf qu’il y règne une révérence à l’égard des religions, qui trouve peut-être son origine dans son statut franco- allemand, au point qu’elle semble s’interdire toute remise en question de la place des confessions dans l’organisation sociale. N’allez pas, lors d’une émission, vous réclamer de la liberté absolue de conscience et vous déclarer paisiblement athée, face à des croyants prosélytes, ardents supporters du régime concordataire ; ce serait une incongruité, j’en ai fait l’expérience. 
J’oubliais une dernière caractéristique : la plupart des journalistes raffolent des « vrais experts ». Il leur faut des anthropologues, qui savent si bien disserter sur la racine religieuse de l’humanité : c’est même ce qui distinguerait définitivement l’espèce humaine par rapport au monde animal. Ils ne sont pas rendus compte, ces « spécialistes », que depuis quelques siècles le besoin de spiritualité, voire pour certains de transcendance, s’exprime aussi dans une vision totalement sécularisée de notre destinée, en dehors de toute référence à Dieu.
Il est vrai que pour eux l’histoire n’existe pas et que l’Homme se réduit à un invariant, selon le postulat de leur discipline. Les mêmes journalistes adorent aussi les sociologues, qui, à l’aide de statistiques bien calibrées, « démontrent » facilement en quoi notre laïcité française est liberticide pour les citoyens de confession ou de culture musulmane. L’accusation de racisme à l’encontre des laïques n’est alors jamais loin. Qu’on ne s’y trompe pas, soutenir cette thèse de la laïcité antireligieuse est un must d’audace intellectuelle ; elle fait les gros titres de Libération et de L’Obs, lointain descendant du regretté France Observateur … Et il faut être bien rétrograde ou totalement réactionnaire pour persister dans l’erreur, et continuer à se déclarer laïque, à la façon de 1905, comme je le fais. 
En revanche, ces journalistes n’ont cure du travail obscur des historiens, qui patiemment cherchent à expliquer comment s’est construite cette « exception française », qui aujourd’hui étonne le monde. Quant à vouloir interroger les philosophes, bâtisseurs d’une discipline fondamentale, ce n’est pas leur problème. Et l’apport décisif de Catherine Kintzler sur le concept de Laïcité leur échappe ; autant dire qu’ils méconnaissent la profondeur d’une pensée sécularisée, qui rompt avec deux millénaires de civilisation occidentale. Aveuglement idéologique ou poids des préjugés ? Je ne saurais dire.
Telles sont brièvement résumées les raisons de ma colère, tout en indiquant que je ne décris là que la pente générale, le «  mainstream », comme on dit aujourd’hui. Il y a évidemment d’heureuses exceptions dans la presse et les médias, des analyses pleines de finesse et de courage, des commentateurs non-alignés qu’indiffèrent la mode et « ce qui, pense-t-on, booste les ventes » … Que faire devant cette situation, dont chacun, autour de moi, se désole ? Je ne pouvais rester plus longtemps les bras ballants. J’ai donc décidé, avec quelques amis, de scruter les textes, de décortiquer les argumentations, et de pointer les faiblesses ou les parti pris de la presse ; ce qui n’interdit pas de mettre « à l’honneur » les prises de position à contre- courant, qui osent s’inscrire dans la tradition de 1905. Non pas pour faire une revue de presse, de façon exhaustive nous n’en avons pas les moyens mais en procédant à partir d’exemples puisés dans les livraisons quotidiennes ou hebdomadaires, pour débusquer les dérives et signaler les points de vue éclairants. Notre unique but, c’est de lancer une discussion. Et d’alerter l’opinion sur le travail de sape qui s’effectue à son insu à l’encontre de cette Laïcité qui a réuni, le 11 janvier 2015, la plus formidable manifestation de notre histoire. 
Ce travail de clarification est le complément nécessaire à l’approfondissement du concept de Laïcité, auquel se consacre toute une nouvelle génération de chercheurs, de théoriciens, d’essayistes, mais aussi de militants et de militantes qui, sur tous les continents, se battent, et parfois risquent leur vie, pour préserver leur liberté de conscience ou conquérir l’égalité des droits pour les femmes et les minorités sexuelles. Nous avons une responsabilité à leur égard. Et d’ailleurs ils et surtout elles─ nous interpellent, nous qui sommes les enfants de la Révolution française. 
Le renouveau laïque en France et dans le monde est impressionnant, malgré le fracas de la barbarie et des fanatismes. Nous prendrons notre part, qui restera modeste, dans ce mouvement de reconquête. La collection Débats laïques, dans son exigence intellectuelle et son pluralisme, sera l’un des maillons de cette chaîne, et le site  http:// www.debatslaiques.fr l’instrument de cette confrontation pacifique. 
Gérard DELFAU
19-06-2016

1 Cf. Gérard Delfau, La laïcité, défi du XXI e siècle, L’Harmattan, p.12-13. Cf. à ce sujet, le livre prémonitoire du regretté Abdelwahab Meddeb, La maladie de l’islam, Paris, 2002.
2 Depuis, Mgr Barbarin, archevêque de Lyon, Primat des Gaules, représentant affiché de l’Eglise à chaque étape de cette mobilisation, s’est rendu tristement célèbre pour sa « carence » dans 
une affaire de pédophilie, au sein de son diocèse. Mais il est vrai que le « bon pape François » est venu à sa rescousse.
3 Ibidem, p.195-199.
4 Ce n’était pas le cas dans les années 1970-1980, du temps de Raymond Barrillon.
	5 Et il a heureusement évolué depuis les origines, cf. Gérard Delfau, op, cit, p.63.

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