Editorial: Laïcité: une Présidentielle à hauts risques

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Buste Marianne

Les principaux candidats à l'élection présidentielle ont une position inquiétante sur la question fondamentale de la Laïcité1. Un sujet pourtant au cœur de l'actualité, qu'il s'agisse des attentats tragiques perpétrés par des fanatiques musulmans, ou du regain d'agitation des anti IVG, explicitement soutenus par l'épiscopat et le Vatican.

À l'extrême droite, Marine Le Pen instrumentalise le concept de laïcité pour en faire un outil de discrimination et de racisme à l'encontre de nos concitoyens de confession ou de culture musulmane. Or, par ses attaches et toute son histoire, elle a partie liée avec l'intégrisme catholique qui rêve d'un retour en force dans notre vie publique, comme au temps de l’Ordre moral. Elle avance masquée, mais son programme déclencherait des ratonnades et amorcerait l’entrée dans un processus de fascisation de nos institutions. Elle remettrait en cause la paix civile.

François Fillon, lui, incarne le cléricalisme catholique dans sa version classique ; et, en cas d’accession au pouvoir, il y aurait fort à craindre pour les récentes avancées concernant l’IVG, ainsi que pour le maintien de la loi Taubira, autorisant le mariage des couples de même sexe, ou encore pour le maintien de la loi Claeys-Leonetti sur la Fin de vie.

Ces deux candidats, chacun à leur façon, sont donc des adversaires déterminés de la Laïcité – séparation. Leur élection ouvrirait l’ère de tous les dangers. S’ensuivrait une période de régression, en rupture avec le mouvement sécularisation de la société.

 

À gauche, Benoît Hamon, représente la tendance « accommodante » et laxiste du Parti socialiste à l'égard des dérives de l'islam. Il est fondamentalement communautariste, contrairement à Manuel Valls, qu’il a devancé lors de la primaire. Pour s'en convaincre, il suffit de le voir se dérober aux questions précises2, et répéter en boucle : « Toute de la loi de 1905, rien que la loi de 1905 ». Un propos qu'il faut savoir décrypter : Oui à la Séparation à peu près appliquée à l'Église catholique, nous dit-il, sans se prononcer toutefois sur l’abrogation du Concordat et des régimes dérogatoires des cultes en Outre-Mer. En revanche il laisse percer une indulgence coupable vis-à-vis des dérives de l'islam, tout particulièrement sur la pression que subissent des Françaises d’origine maghrébine ou africaine dans certains quartiers. Plus concrètement, il faut craindre que son silence ne cache une mise en cause implicite de la loi de 2004, sur l'interdiction des signes religieux ostensibles à l’école ˗ et donc du voile islamique ; et, sans doute, serait-il enclin à manifester une grande complaisance à l'égard des femmes qui arborent le voile intégral dans l'espace public, contrairement à la loi de 2010. Sinon, pourquoi refuse-t-il de s'expliquer ? Enfin, sur la question de la Fin de vie, est-ce qu’il accepte que le droit de mourir dans la dignité soit accordé à toute personne en extrême souffrance et qui en a manifesté la volonté, quand la science médicale ne peut plus rien ? Concrètement, soutiendrait-il une évolution de la loi Leonetti vers une forme d'euthanasie médicalisée, comme en Suisse, en Belgique, aux Pays-Bas, et dans certains États des USA ? Ce serait dans la tradition de la gauche socialiste, et c’est l’étape que souhaitent nos compatriotes.

 

Quant à Emmanuel Macron, longtemps son silence obstiné sur le sujet central qu’est la Laïcité a nourri les pires craintes. Par son passé et son style « christique », par son « pèlerinage » au Puy-du Fou, en présence de Philippe de Villiers et par sa déclaration inacceptable sur la prétendue « humiliation » des adversaires du Mariage pour tous, il paraissait étrangement loin de la tradition laïque. Sa prise de position, très classique, début mars, rééquilibre son image et son message, sans dissiper toutes les craintes, tant les silences sont inquiétants. Ce qui frappe, c’est que, dans son programme, il est presque uniquement question de l’islam, comme si la laïcité se résumait au rapport de l’État avec une (seule) religion. Certes, nous notons au passage qu’il n’entend pas remettre en cause la loi de 2004. Dont acte. Mais, au-delà de l’islam, bien d’autres questions se posent ; et la laïcité ne se résume pas à la loi de 1905, même si celle-ci en est le pilier. Qu’en est-il de la loi Taubira autorisant le mariage des couples de même sexe ? Et de la Fin de vie ou des recherches cellulaires et de la bioéthique ? Et l’école publique, quelle est sa place dans la République ? Quels moyens humains et financiers lui seront donnés pour assurer la mixité sociale et l’apprentissage de l’esprit critique chez les enfants et les adolescents ? Et, plus généralement, n’a-t-il rien à dire sur les prises de position de l’Église catholique concernant l’IVG, le mariage homosexuel ou l’euthanasie ?

L’entrée en lice à ses côtés de François Bayrou va-t-elle l’amener à clarifier sa position, et à faire un pas en avant ? A prendre en charge les attentes d’une large majorité de Français sur des sujets déterminants ? Il y aurait pour lui une double façon de le faire : se prononcer pour une sortie progressive et concertée de tous les régimes dérogatoires des cultes, ainsi que le demandent les militants laïques d’Alsace et de Moselle, ou de Guyane et autres territoires français. Mais il faudrait aussi qu’il affirme son attachement à la liberté absolue de conscience, incluse dans l’Article 1er de la loi de SéparationEt j’ai bien dit : liberté absolue de conscienceEn effet, le moment est venu d’établir solennellement, à l’occasion d’une échéance politique majeure, l’égalité des droits entre les athées, les agnostiques et les indifférents (le total de ces trois catégories représente désormais plus de 60% des Français), et les croyants de toutes confessions, eux dont la « liberté de culte » doit être scrupuleusement respectée, sous l’unique réserve de l’ordre public défini par la loi républicaine. Ce pas en avant, dans l’esprit de 1905, serait un facteur de rassemblement, car il affaiblirait la tentative d’intrusion des religions dans la sphère publique.

 

Tel est l'état des lieux, à moins de deux mois du premier tour de l'élection présidentielle. Il est préoccupant. Il est temps de se ressaisir et de faire pression sur les candidats républicains, pour qu'ils prennent leurs responsabilités devant la nation. Les morts de Charlie hebdo, du Bataclan, et de Nice, pour ne citer que les actes les plus sanglants, nous en font obligation. Riss, au nom de Charlie hebdo justement, a interpellé les candidats, sans obtenir jusqu’ici de réponse. Je propose que le Collectif laïque, qui regroupe les principales obédiences et les associations les plus représentatives, pose publiquement ces questions. Et je demande qu’il se donne les moyens d’obtenir une réponse précise des candidats républicains ˗ j’en excepte donc le Front national. Fort de sa légitimité et des réponses obtenues, il pourra alors éclairer les électeurs. Je suggère simultanément que toutes les associations de terrains, toutes les publications et tous les sites engagés en faveur de la Laïcité, multiplient les initiatives pour créer un mouvement d'opinion. C’est urgent. Demain il serait trop tard. Et nous serions responsables devant l’histoire de cet abandon de poste. L’heure est au sursaut et à la mobilisation.

 

Gérard DELFAU, le 26-02-2017

Ancien sénateur. Directeur de la collection Débats laïques, Éditions L’Harmattan. Fondateur d’EGALE (Egalité. Laïcité. Europe).

 

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1J’ai fait le choix de traiter seulement de ceux qui sont en situation de remporter la Présidentielle. Ce qui m’a conduit à écarter, à regret, Nathalie Artaud, Lutte ouvrière, dont le programme en la matière est irréprochable, contrairement à d’autres candidats d’extrême gauche. Quant à Jean-Luc Mélenchon, ses positions sont généralement justes et courageuses, notamment quand il réclame l’abolition du Concordat. Pourquoi s’est-il senti obligé de donner une interview au magazine Famille chrétienne, organe catholique guère progressiste, en l’agrémentant du trop facile : « Je suis de culture catholique. Je connais la maison » ? Aurait-il renoncé pour la circonstance à 1789 et la tradition des Lumières, qu’il invoque si souvent à juste titre ? De plus, certaines de ses réponses, à propos de l’avortement ou du mariage homosexuel, ont fait polémique.

 

2La preuve en est qu’à ce jour il n’a toujours pas désigné un responsable Laïcité dans son organigramme de campagne, alors qu’il y en a un pour les langues régionales.