"Un paysan vendéen témoigne" Herbes Folles (Laurent P.CH.T. 2018)

, par Laurent P

  • "La France apprend à consommer […] De Gaule le chef zélé de cette grande uniformité usineuse…"
  • "Une surveillance des âmes […] Les relevailles Cérémonie d’action de grâces lorsqu’une femme retourne à l’église pour la première fois après ses couches..."
  • "Des paroissiens nantis placés dans un ordre décroissant en fonction du prix payé pour le banc familial..."

Je suis d’la mauvaise herbe,
Braves gens, braves gens,
C’est pas moi qu’on rumine
Et c’est pas moi qu’on met en gerbe...
La mort faucha les autres,
Braves gens, braves gens,
Et me fit grâce à moi,
C’est immoral et c’est comm’ ça !
Et je m’demand’
Pourquoi Bon Dieu,
ça vous dérange
Que j’vive un peu...

(Brassens)

"Herbes folles" désigne une végétation qui pousse n’importe où et sans que l’homme intervienne. Le terme "folles" fait référence au fait que c’est une herbe qui n’est pas maîtrisée (par l’homme).
Origine de l’expression "Herbes folles" (Le dictionnaire de l’ Intern@ute).

La France apprend à consommer […] De Gaule le chef zélé de cette grande uniformité usineuse...

Dans ces années-là, fin des années 50, la petite ferme végète dans un monde en plein bouleversement, de reconstruction de l’après-guerre.
Le sacrifice des paysans est programmé au nom de la modernité. Les usines poussent, se remplissent, produisent des autos, des frigos, des hlm Legos.
Les mains-d’œuvre paysannes et étrangères, font de bons ouvriers du productivisme. La France apprend à consommer. Un nouveau monde bien propre est en construction. De Gaule est le chef de ce grand projet, le chef zélé de cette grande uniformité usineuse de ce milieu des trente glorieuses. Un monde sans herbes folles, du moins pour l’instant. L’économie va trop bien !

Une surveillance des âmes […] Les relevailles [1]

Dans nos campagnes le clergé, môsieur le curé, monsieur notre maître et l’instituteur du privé veillent sur la population. Les rythmes de vies des paysans sont souvent ceux de l’église, le théâtre du patronage, la vie religieuse intense, une surveillance des âmes jusque dans le confessionnal. Les femmes pécheresses portent foulards. Elles sont séparées des hommes dans l’église, chapelle des femmes à gauche et chapelle des hommes à droite. Les femmes doivent après le péché de chair qui donne naissance à un enfant passer par les relevailles pour prétendre retrouver la communauté chrétienne. Cette entrée se fait par une petite porte de l’église et ce avant le lever du soleil dans la discrétion la plus totale. Le curé va alors l’absoudre de son péché, elle devra pour cela faire une dizaine de chapelets (notre père et je vous salue Marie). La sexualité est la grande affaire, la grande obsession de l’église.

Des paroissiens nantis placés dans un ordre décroissant en fonction du prix payé pour le banc familial.

Pendant les offices, dans la nef se trouve au premier rang Mr et Mme not ’maître et leur progéniture un peu consanguine au teint blême et la bouche en cul de poule. Derrière eux les petits notables locaux et une installation numérotée sur les bancs.
Ces paroissiens nantis sont placés dans un ordre décroissant en fonction du prix payé pour le banc familial. La messe en latin vit ses derniers moments et Mr le curé veille toujours à construire la liste pour les élections municipales. Ici on ne fête pas le 14 juillet, ils ont tout de même tué le roi ! L’école publique de ma commune a survécu à Pétain, mais dans la majorité des communes du canton elles n’ont jamais été réouvertes après leur fermeture sous le régime de Vichy. Par contre des écoles privées catholiques sont partout créées.

Les femmes, le maillon indispensable du prosélytisme.

La foire aux bestiaux, le marché des marrons et les nombreux commerces font vivre le bourg. A la sortie de la messe et des vêpres, les bistrots se remplissent de paysans assoiffés de rencontres, mais aussi d’ivresse. Après une semaine de solitude au milieu des vaches et de la récolte de betteraves cette respiration dans l’interdit fait du bien. Les femmes attendent sur la place avec les enfants. Le curé entretient la conversation avec elles, elles sont le maillon indispensable du prosélytisme. Celui qui permet de remplir l’école privée et encore mieux les séminaires, les internats privés. ‘’Il ferait un bon petit séminariste le petit, surtout qu’à l’école il travaille plutôt bien, vous vous rendez compte un curé dans votre famille…’’
Ici tout est ordre, les herbes folles ou mauvaises herbes n’ont pas leur place, l’ordre catholique organise la vie de la société, tout du moins de celle dans laquelle je vis.

Il n’est pas de parcours autre possible[…]

Mes parents paysans sont engagés dans la paroisse, jouent au théâtre du patronage, sont toujours bénévoles à la kermesse de l’école (ici on dit école pour l’école privée ou encore école libre). Nous serons plus tard en internat privé : séminaire, sœurs de la sagesse ou frère de St Gabriel. Il n’est pas de parcours autre possible, c’est comme ça, la dépendance à l’église est totale. Tous en internat à 11 ans, où comment briser une belle partie de notre enfance, une partie de notre adolescence. L’ordre chrétien vendéen avec son double cœur, celui des guerres de Vendée, est un ordre inique, de mainmise sur toute la vie de ses paroissiens. Et cette Vendée n’a rien de miraculeuse !

L’herbe folle était née[…]

Un grain de sable va se mettre dans les rouages. Nous sommes en 1966, j’aurai dix ans en fin d’année et suis tête de classe en7ème. Le passage en 6 -ème est évident, mais que dans le privé et en internat chez les frères de St Gabriel ! Déjà trois enfants en internat, et même si mes parents ont négocié la charge financière de mon frère séminariste (sans son accord bien sûr), en l’engageant à enseigner dans l’enseignement privé, ils ne peuvent me payer l’internat privé.
Le curé, l’instituteur, mes parents me font croire que j’ai raté le concours de l’enseignement privé qui donne droit aux bourses de l’état. Résultat, je redouble mon CM2 et ne comprends pas tout de suite ce qui m’arrive.
Ma mère m’a avoué ces faits il y a deux ans… L’année suivante je suis entré en sixième en internat à St Gabriel chez les frères du même nom.
L’herbe folle était née. J’avais compris inconsciemment cette injustice. L’internat fera le reste. Le patois, ma langue maternelle, qui écorchait mon parler et provoquait quelques mépris. Mes habits usés et délavés qui avaient déjà servi à mon frère ainé. Le décalage de milieu social avec la grande majorité des élèves. Le silence dans les rangs et au réfectoire. La religion au centre de tout. Le dortoir immense et toutes les blessures de cette vie de promiscuité et de grande solitude. La douche tous les quinze jours. Le frère sous-directeur à nous surveiller aux douches, aux vestiaires du sport ou encore à l’infirmerie, jusqu’au jour où…Nous sommes des proies faciles !
Et bien sûr l’incapacité de parler à des parents aveuglés par leur foi et conditionné par cet ordre rural inébranlable !

L’évêque Cazaux, prosélyte vendéen en chef en 1966 : « la plupart du temps, l’enfant prend la couleur du milieu où il se trouve. L’enfances est une petite graine fragile qui pousse ou dépérit selon les terrains et les climats. C’est parce que, fidèle à l’exemple du Christ, l’Eglise respecte la fragilité de l’enfant qu’elle demande pour lui une terre et un climat chrétien ». Echo de ND du Sceptre.

L’idée folle de cette modernisation, exploiter la terre !

Les années 60 ce sont les années de la révolution verte, la loi d’orientation agricole Pisani en 1962. Il faut en finir avec cette paysannerie qui tarde à entrer dans le productivisme, il faut moderniser, il faut produire, il faut nourrir la France et le monde. Ça déménage dans les campagnes. Les bordiers vont remplir et migrer là où sont les usines. Les paysans restants doivent devenir des chefs d’entreprises, des exploitants agricoles. Comme souvent ils sont seuls ils n’ont qu’eux-mêmes à exploiter, alors on va leur apprendre à exploiter la terre.
Et c’est ça l’idée folle de cette modernisation, exploiter la terre ! Exploiter en reniant son passé paysan, son savoir-faire.
Convaincre les paysans qu’ils ne savent pas travailler, que tout ce qu’il leur a été transmis depuis des générations, n’a plus de valeur. La tradition et la transmission sont alors considérées comme réactionnaires. Ce fonctionnement autonome de paysans n’a plus d’intérêt pour les penseurs économiques. Etre moderne c’est consommer des intrants (engrais-semences-pesticides), c’est consommer du machinisme, investir ! C’est agrandir sans mesure les parcelles.

Le syndicalisme paysan […] allié de l’église...

Remembrements, arrachage de haies, drainage des zones humides sont devenues la norme de cette exploitation de la terre. Le syndicalisme paysan au moins dans l’ouest est le parfait allié de l’église et complète le contrôle des paysans.
Ce syndicalisme accélèrera un contrôle mis en place dès la fin de la seconde guerre. Il va contribuer à créer une foule d’organisations qui toutes orienteront les paysans vers le statut de chef d’exploitation et vers la modernité consommatrice et productiviste.
Coopératives diverses, contrôle des marchés, formation agricole des enfants de paysans, assurance, caisse de retraite, banque…installation, foncier…
La nomenklatura FNSEA est en place pour uniformiser et éliminer ce qui resterait d’herbes folles.
Les pesticides vont alors faire le reste.
Les coquelicots et les herbes folles vont disparaitre de nos prés. Un système de monoculture se généralise dans les zones céréalières. Le sol n’est plus qu’un support, les apports massifs d’engrais chimiques compenseront un temps ce déséquilibre. Le système maïs et ray-grass va devenir le système simple d’alimentation des bovins. Le déséquilibre en protéine est compensé par des importations massives de soja. Les productions hors-sols de volatiles ou de cochons sont généralisées, dans des conditions catastrophiques pour le bien-être animal et aussi pour les producteurs qui ne sont plus que tacherons.
Le savoir-faire paysan, sur le travail et la vie du sol, sur la production de ses propres semences, sur le rythme des saisons, sur l’entretien des arbres et des zones humides, le savoir paysan va être marginalisé. Ce travail n’est pas considéré productif. On a déjà ridiculisé leur parler, maintenant on ridiculise leur fonction de paysan. Le mot paysan est devenu une insulte : paysan, plouc, bouseux.

Ils restent des germes d’herbes folles.

Bien sûr une modernisation était souhaitable dans ces années-là, et les paysans les plus progressistes ont participé à ce mouvement. Mais ils vont pour une minorité vite ouvrir les yeux. Ils restent des germes d’herbes folles.
Pendant ce temps mon père entre dans le schéma imposé, même si dans les faits il reste paysan, la ferme n’a jamais dépassé 20 ha. Il est en questionnement grâce aux curés rouges de la Jeunesse agricoles catholique, la JAC, dans une nécessaire émancipation paysanne, notamment sur le statut des fermages imposé aux grands propriétaires, sur l’organisation en commun du travail avec les CUMA, sur la rencontre avec l’autre et le débat.

La France découvre l’intérêt de la transgression.

Dans nos parcours commun est arrivée la belle herbe folle de mai 68 que nous n’avons pas vécu à la maison tout à fait de la même façon. En France une jeunesse déstabilise un temps un ordre moral et bourgeois, un ordre économique productiviste. A la tradition et à la transmission familiale et sociétale, la France découvre l’intérêt de la transgression. Mon frère aîné ayant quitté le séminaire, entretient en moi le week-end l’herbe folle qui ne demande qu’à pousser.

Si la révolte de mai 68 a vite été récupérée et la nation reprise en main par l’ordre établi, des herbes folles semées en ce joli mois de mai, vont s’enraciner dans la société.
L’écologie, les droits de la jeunesse, les droits des femmes, les droits des minorités sexuelles, sont à jamais inscrits dans les combats à mener.
La culture en général va s’émanciper et sortir de l’académisme. Cinéma, littérature, arts plastique, théâtre, musique, un grand vent de subversion souffle sur la France. Les herbes folles sont nombreuses et elles vont marquer les années à venir. Avec plus ou moins de récupération économique !

La machine a broyé du paysan

Des paysans vont commencer à sortir du syndicalisme majoritaire. Ils ont côtoyé durant ce mois de mai les grévistes ouvriers et défilés avec les tracteurs dans les rue de Nantes et d’ailleurs. Ils ont compris la machine a broyé du paysan et le peu de retour économique sur les producteurs de cette modernisation agricole. Les campagnes se vident. La course au rendement ne sert qu’à l’agrandissement. La question écologique les questionne.
La fin des trente glorieuses par l’arrivée de la crise économique en 1975 va confirmer les ruptures avec le système FNSEA-Industrie Agro-Alimentaire. Les paysans travailleurs naissent à cette époque, deviendront CNSTP (confédération nationale des syndicats de travailleurs paysans) en 1981, l’année de mon installation comme paysan (syndicat que je rejoindrai immédiatement) et devient rapidement la Confédération paysanne. Ce mouvement minoritaire va remettre en cause le productivisme destructeur de paysans et de savoirs paysans, il va dans un deuxième temps, à partir des années 90 mettre l’environnement au même niveau que ses préoccupations sociales.

Un retour à la maitrise de son avenir[…] Une remise en cause des politiques exportatrices...

Même si ces herbes folles paysannes sont restées minoritaires dans le milieu agricole, elles vont jouer un rôle essentiel dans la prise de conscience de l’urgence de se réapproprier l’autonomie paysanne par des pratiques respectueuses de l’environnement, par un retour à la maitrise de son avenir, du sol à la vente. Du champ à l’assiette.
Cette démarche entraine le développement des circuits courts, du tourisme à la ferme, le développement de l’agriculture durable puis de l’agrobiologie.
Une remise en cause des politiques exportatrices européennes sur les matières premières, dévastatrices des économies émergentes permettra de nouer des alliances paysannes internationales avec le mouvement Via Campésina et d’organiser la résistance à l’Organisation Mondiale du Commerce.
Avec ces herbes folles paysannes, les coquelicots reviennent en partie dans nos champs et des solidarités naissent au niveau mondial.
Ou comment sans être réactionnaire, remettre la tradition, l’autonomie, le savoir paysan, la transmission au centre de son travail et du débat sociétal.
Pour cela il faudra des transgressions, des désobéissances civiles. Quelques exemples : le conflit du Larzac en 1970 contre l’extension du camp militaire et ainsi permettre le développement d’une agriculture paysanne sur ce plateau, le démontage du Mac Do en 1999 contre la politique libérale de l’OMC, les opérations contre les cultures OGM et la brevetabilité du vivant. Action contre l’agriculture industrielle du type ferme des 1000 vaches. Notre Dame des Landes et la préservation de terres agricoles etc…

De nouveaux réseaux d’organisations paysannes[…]

Dans le paysage agricole la confédération paysanne impose le pluralisme syndical, contribue à la création de Solidarité Paysanne pour accompagner les paysans que le productivisme à laisser sur le côté, participe à la création de coopérative d’installation paysanne.
Si dans le monde agricole la Conf reste minoritaire, ses idées traversent maintenant la société sur une alimentation saine, les circuits-courts, le respect de la biodiversité, sur le bien-être animal, …
En dehors de la nomenklatura FNSEA et de son IAA, se tissent aujourd’hui de nouveaux réseaux d’organisations paysannes notamment sur l’organisation du développement des produits bio.
Les herbes folles sont de moins en moins considérées comme des adventices, comme des mauvaises herbes à éliminer. La prise de conscience globale sur l’urgence de la transition écologique et sur la sauvegarde de la biodiversité accompagne cette révolution agro-écologique.
J’ai participé à mon niveau à ce mouvement et j’ai transmis mon outil de travail à un paysan.
Nous sommes loin d’avoir gagné le combat pour une agriculture paysanne, pour l’agro-écologie, mais leurs développements semblent inexorables : les consommateurs vont plus vite dans leurs changements alimentaires que les politiques… la terre ne peut plus attendre. La paix ne peut plus attendre.

Des herbes différentes qu’il faut apprendre à connaître.

A travers ce parcours croisé, j’ai tenté de mettre en relation mon chemin maçonnique, une partie de mon chemin personnel profane et une question sociétale.
Notre recherche dans le temple s’appuie sur la tradition, la transmission, la transgression (que l’on découvre au fur et à mesure dans notre chemin maçonnique).
Ces trois T sont me semble-t-il nécessaires à l’équilibre de l’initié, de l’atelier et de nos obédiences. Pourquoi n’en serait-il pas de même dans toute société de progrès humain ? Abîmer ces trois piliers ne contribue-t-il pas en partie aux dérives populistes ?
Couper les racines, c’est ne plus transmettre et sans herbes folles transgressives nous tombons dans le conservatisme, le traditionalisme.
Il n’est pas de mauvaises herbes ou d’herbes folles. Il est des herbes différentes qu’il faut apprendre à connaître. Elles ont toutes une fonction essentielle pour la biodiversité.

Notes

[1Cérémonie d’action de grâces lorsqu’une femme retourne à l’église pour la première fois après ses couches.


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