Editorial

Sortir de la confusion politique.

, par Gérard DELFAU

 C’est le thème de toutes mes interventions sur le terrain dans cette rentrée difficile, où la classe politique semble chercher à obscurcir le principe de laïcité ou s’ingénie à en tordre le sens pour tirer de cette instrumentalisation un médiocre bénéfice. Rappelons quelques évidences :

Non, les arrêtés municipaux d’interdiction du burkini ne se justifient pas par la défense de la laïcité, ni par la loi de 1905 qui ne saurait concerner cette pratique. En revanche, il est légitime de s’inquiéter devant le risque de dégradation de la condition féminine, dont le port de cet étrange vêtement de plage est le signe. Et nous l’avons fait en plein été, en donnant la parole à une militante féministe marocaine.
Oui, contrairement à ce qu’écrivent les journalistes et à ce que semble penser Jean-Louis Bianco, président de l’Observatoire de la laïcité, il y a bien désormais un texte de loi qui permet aux entreprises d’inscrire dans le règlement intérieur « le principe de neutralité » et de restreindre « la manifestation des convictions des salariés si ces restrictions sont justifiées par l’exercice d’autres libertés et droits fondamentaux ou par les nécessités du bon fonctionnement de l’entreprise et si elles sont proportionnées au but recherché ». Ce que je viens de citer, c’est l’Article 2 de la loi El Khomri, adoptée en août, et qui a fait aboutir une initiative prise auparavant par la sénatrice Françoise Laborde (cf. ci-dessous). Or, face à cette situation nouvelle, on voit se reproduire le phénomène que nous connaissons bien : les adversaires de la laïcité feignent d’ignorer la décision du Parlement, comme ils le font parfois encore s’agissant de la loi du 15 mars 2004, interdisant le port de signes religieux ostensibles à l’école.

Non, l’interdiction du foulard islamique, au sein de la crèche Baby Loup, ne se réfère pas à la réglementation des entreprises privées ; mais, selon l’arrêt de la Cour de cassation elle -même, elle se justifie par le fait que cette institution préscolaire doit préserver la liberté de conscience des tous jeunes enfants. Cet arrêt est dans la continuité des lois Ferry imposant la neutralité absolue des salariées à l’école publique. Il fera date.
Non, le financement des mosquées par les collectivités locales ne serait pas une décision anodine, comme le disent certains maires de gauche soucieux de ménager une clientèle électorale, et comme le répètent complaisamment certains journalistes. Cette brèche ouverte dans la loi de 1905, qui depuis plus d’un siècle nous prémunit contre la pression des appareils religieux, entraînerait une foule de revendications en cascade : de la remise en cause de la neutralité des personnels dans la fonction publique à la généralisation des nourritures dites halal ou kasher dans les cantines, ou encore, fait de plus grande importance, au refus de la mixité, ce qui serait une régression grave pour l’égalité des droits des femmes. S’y engouffreraient, n’en doutons pas, non seulement l’Église catholique, les Églises protestantes, les imams prosélytes, mais aussi les Témoins de Jéhovah, dont la Cour européenne de Justice nous a rappelé récemment qu’ils ne pouvaient faire l’objet d’une législation discriminante, au titre des sectes. Bref, ce serait ouvrir la boîte de Pandore !
Et que dire de ces élus socialistes qui s’obstinent à défendre le régime concordataire en Alsace et en Moselle ? Si ce n’est que pour un gain politique, là encore médiocre, ils piétinent notre Constitution, méprisent les Français athées ou agnostiques, et, plus largement encore, cette écrasante majorité de citoyens qui se veulent avant tout laïques, dans le respect de la tradition républicaine. Accessoirement, ils font payer à tous les contribuables le financement de trois clergés dans trois départements de la France métropolitaine, sans parler de la Guyane et de quelques autres (pas tous) territoires d’Outre-Mer.
Heureusement, il y a aussi des bonnes nouvelles. Lisez et diffusez le livre étonnant que je viens de publier dans la collection Débats laïques : Citoyens d’abord, croyants peut-être, laïques toujours. Tout un programme ! Il reproduit les actes d’un colloque organisé par le CEDEC (Chrétiens pour une Église Dégagée de l’École Confessionnelle). Il s’est tenu à Tours, le 14 novembre, au lendemain des événements tragiques du Bataclan. Il émane d’un groupe de chrétiens progressistes, pour qui la laïcité est la règle de notre vivre ensemble. Et au cours de ces discussions, l’universitaire islamologue, Rachid Benzine, est venu conforter par son témoignage cette idée fondamentale : la religion appartient à la sphère privée, et seule la loi républicaine doit régir notre vivre ensemble. Une clarification salutaire.
Gérard Delfau, 24-09-2016


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