1 Association des Maires de France Laïcité - VADE-MECUM de L’AMF

, par Pascal Hocante

Ci-dessous, la page 1/5 de l’intervention de Gérard Delfau, devant le groupe de travail Laïcité de l’AMF, le 4 février 2015.
La laïcité fondement du vivre ensemble républicain.

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Les 7 et 9 janvier derniers, en deux lieux différents, trois Français ont assassiné 17 de nos concitoyens au nom d’une conception délirante de l’Islam. Ils étaient, ont prétendu ceux qui les inspiraient, en « guerre sainte » contre des « mécréants ».
Ainsi étaient désignés ces journalistes-caricaturistes de Charlie Hebdo, mais aussi ce policier chargé de la protection du directeur de la rédaction, plusieurs fois déjà menacé de mort, ou encore le personnel de maintenance et administratif présent. Avec Charlie Hebdo, c’est la liberté de pensée, l’esprit critique vis-à-vis de tous les dogmes, de toutes les autorités, politiques ou religieuses, qu’ils ont voulu assassiner.

Deux jours après, dans une épicerie casher, un autre tueur fou s’en est pris à un lieu que fréquentait un public de confession juive. Il a tué froidement, systématiquement par antisémitisme. À chaque fois, c’est bien la laïcité qui était visée au cœur. Comment pourrions-nous ne pas partir de ces événements tragiques pour aborder le sujet que vous avez choisi pour notre échange ? C’est pourquoi le fil rouge de mon intervention, reprenant le très bel édito de Gérard Biard dans le dernier numéro de Charlie Hebdo, sera : Pour qu’ils ne soient pas morts pour rien, nous devons nous réapproprier la laïcité, et je le cite : « Pas la laïcité positive, pas la laïcité inclusive, pas la laïcité je ne sais quoi, la laïcité, point final. » Ce sentiment d’urgence et d’horreur va donc peser sur vos travaux. Je le partage, évidemment.
Et pourtant, ce serait rendre les armes par avance, que d’essayer d’improviser une réponse à chaud, avec le risque qu’elle soit simpliste, et surtout unilatérale, le pire cadeau que nous pourrions faire à cette idéologie de la mort et des attentats suicides, et le contraire de ce qu’est dans son essence le principe de laïcité.
D’ailleurs ce n’est pas ce que vous avez voulu faire. Si vous avez créé cette commission et décidé de prendre du temps, c’est bien parce que vous pensez que la raison exige le sang froid, quand la barbarie se déchaîne ; et que la réflexion collective précède nécessairement la prise de décision, quand l’innommable se produit. C’est aussi l’état d’esprit qui m’anime, au moment où j’interviens devant vous. Et, mesurant l’honneur que vous me faites en m’associant à vos travaux, j’essaierai de vous apporter modestement des éléments de réponse à la question que vous vous posez : quelle serait la bonne définition de la laïcité, celle qui faciliterait une réaction adaptée, en tant qu’élu, face à une provocation, à un écart, ou à une dérive causés par une conception pathologique ou simplement extrémiste d’une religion, quelle qu’elle soit ? Pour y répondre, je ne vais pas user de termes juridiques, ni développer un exposé savant sur le principe de laïcité. Mes deux points d’appui seront la recherche du patrimoine commun, en la matière, depuis plus de deux siècles, et l’éclairage de l’histoire, qui reste pour moi le meilleur instrument pour comprendre le monde où nous vivons. Entrons donc tout de suite dans le vif du sujet.

Le patrimoine commun : premiers éléments pour une définition

La laïcité est le fondement de notre vivre ensemble républicain, le terme « républicain » étant consubstantiel à notre conception du vivre ensemble. Elle demeure unique au monde, mais elle a vocation universelle, comme le montre aujourd’hui son écho dans les pays arabo-musulmans. Elle a pris naissance, dès les débuts de la IIIe République, dans la création de l’école « publique » et « laïque », grâce aux lois Ferry-Goblet : « Il faut séparer l’école de l’Église », avait dit Jules Ferry dans un discours fameux. Dès ce moment, elle est fondée sur le concept de citoyenneté, qui est supérieur dans notre tradition à toute appartenance religieuse ou philosophique. C’est pourquoi, je le dis au passage, je pense qu’il vaut mieux éviter d’utiliser la formule « communauté musulmane », ou « juive », etc., selon l’usage des États-Unis et de la Grande Bretagne. Comme vient de le rappeler le Premier ministre, il n’existe qu’une communauté, la Communauté nationale.
L’étape décisive, c’est bien sûr 1905, avec la loi de séparation des Églises et de l’État. Celle-ci établit, dès son article 1er, la notion de liberté de conscience, c’est-à-dire la liberté de croyance, ou d’incroyance ou tout simplement d’indifférence à l’égard du sacré. Elle s’oppose donc au primat d’une religion d’État sur la vie publique et à une organisation communautariste de la société, fondée sur l’appartenance religieuse et/ou ethnique, fréquente dans les pays anglo-saxons. Elle est ainsi un facteur essentiel de paix civile et de fraternité.
Plus tard, à partir des années 1960, elle accompagne la lutte pour l’égalité des droits des femmes et des minorités sexuelles, une étape importante et une thématique qui nous mobilise toujours. Mais, permettez-moi de préciser encore son originalité. Fondée sur une conception humaniste de la société, c’est-à-dire prenant l’homme comme unique référence, elle refuse toute ingérence d’une religion dans l’établissement des comportements sociaux et des normes morales, toute référence à un dogme, à une « vérité révélée » ; elle la récuse dans l’élaboration et l’application de la loi républicaine, ou dans la gestion de nos collectivités territoriales. Elle ne nie pas les religions ; elle les respecte, mais elle les cantonne dans la sphère privée, tout en garantissant la liberté de culte. Ce faisant, elle veille à ce qu’aucune d’entre elles ne vienne interférer dans l’élaboration de la règle commune ou même discriminer telle ou telle catégorie de population, dont la croyance est différente.
Bien loin d’être antireligieuse, elle est la garantie de la non-discrimination entre une religion dominante et une religion minoritaire, contrairement à ce qui se passait sous l’Ancien Régime, où l’Église catholique persécutait les protestants avec l’appui du pouvoir politique. Aujourd’hui encore, dans tous les pays où il existe une religion d’État, par exemple, la Grèce, Malte, ou certains Länder allemands (Bavière, Bade-Wurtemberg, Sarre, etc.) il se produit une forme de discrimination à l’encontre des religions minoritaires et a fortiori des non croyants. La laïcité assure donc la pleine égalité entre les croyants d’une part, quelle que soit leur confession, et, d’autre part, les athées, agnostiques, libres penseurs, qui sont aujourd’hui majoritaires dans notre pays. C’est en cela qu’elle est unique au monde. Arrivé à ce stade du raisonnement, je pourrais résumer ainsi mon propos : liberté absolue de conscience, égalité des droits pour toutes et tous, paix civile : telles sont les trois caractéristiques du principe de laïcité. Pour le dire autrement, la laïcité permet de décliner au quotidien notre devise républicaine : Liberté. Égalité. Fraternité. La devise républicaine, associée au concept de Laïcité, forme le socle de notre démocratie, et assure le rayonnement de la France au-delà de nos frontières.

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